BENNY HILL. That Joke Isn’t Funny Anymore.

Article écrit pour le magazine NETWORK (mars 2017).

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Benny Hill fut retrouvé mort le 20 avril 1992, seul dans son appartement de Teddington, en pyjama, des billets de banques dans les poches, assis devant la télévision, qui marchait depuis deux jours dans le vide. Une fin tragique et glauque à l’image de la vie d’un artiste unique, qui, pour éloigner ses démons, passait sa vie sur les plateaux télé. Mais contrairement aux Monty Python, autres monuments de l’humour british à avoir colonisé le monde entier, vénérés pour leur humour absurde, cérébral, souvent anarchiste ou leur folie, Benny Hill fut souvent considéré comme un simple amuseur aux sketches potaches et grivois, comme un personnage de cartoon amusant, ce vieil oncle qui raconte des blagues et amuse la galerie à la fin des repas de famille avec ses fausses dents. Mais pour tenir aussi longtemps le haut de l’affiche, avoir une renommée universelle (son show était diffusé dans 97 pays au début des années 90 !), et être vénéré par Charlie Chaplin, Michael Caine, Frank Sinatra, Burt Reynolds, Michael Jackson ou…Gilles Deleuze, il y a forcément autre chose que la chance qui entre en ligne de compte. Mais comme beaucoup d’humoristes, Benny Hill était avant tout un personnage complexé et tourmenté, dont la vie morne et solitaire contraste avec celle d‘amuseur public N 1.

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Dans une interview, un journaliste lui dit un jour « qu’il vit sa vie avec un grand V », ce à quoi Benny rétorque : « Et parfois je souffre avec un grand S. ». Voilà donc résumé en une phrase le rapport tourmenté que l’artiste connaitra durant toute sa carrière face à la célébrité, aux femmes et à ce corps qu’il ne supporte pas.

Celui qui naitra Alfred Hawthorne Hill le 21 janvier 1924 à Southampton, surnommé Alfie, se passionnera peu pour l’école et les études, aura peu d’amis et se verra très vite enchainer les petits boulots. Il sera notamment laitier, et s’en servira plus tard comme inspiration pour quelques sketches ou chansons. Son père tient une espèce de pharmacie, mais a, comme son grand-père, quelques connections avec des gens du cirque. Impressionné par le milieu des saltimbanques, Alfie Jr commence à jouer de la guitare et à faire des blagues pour 5 shillings par soir, pensant naïvement que le fait de devenir clown lui apportera gloire et reconnaissance. Avec son maigre pécule de 25 Livres, il déménage pour Londres, persuadé que des jours meilleurs l’attendent là-bas. Il devient assistant dans un théâtre, faisant toutes sortes de boulots peu reluisants pour 3 Livres par semaine, mais se confrontant enfin aux mondes des artistes. Il se fait désormais appeler Benny, en référence à Jack Benny, comique américain qu’il adore. Mais pendant ses mois d’apprentissage, le jeune homme de 17 ans a purement et simplement oublier de remplir les papiers pour l’armée, alors que la guerre fait rage en Europe. Il sera rattrapé par la patrouille en 42, « traité comme un criminel », d’après lui et enrôlé alors comme mécano dans une batterie anti-aérienne en Normandie. Il en profite pour chanter et jouer le soir avec l’accent allemand pour amuser les troupes. Démobilisé en 47, il met alors son pactole de 52 livres à profit pour retourner à Londres, où il partagera un appartement avec 3 filles, mais n’ayant pourtant, à 23 ans, qu’une obsession en tête : devenir une star du show-biz ! Il lui faudra encore patienter deux petites années pour faire sa première apparition dans une émission télé, Hi There. Il traine avec l’acteur Reg Varney qui lui offrira un rôle dans Straight Man, convoité par un autre comique débutant, un certain Peter Sellers…Benny rencontre alors Richard Stone, qui restera son agent jusqu’à la fin et se passionne très tôt pour l’objet télé, qui commence à envahir les foyers anglais, sentant tout le potentiel de cette petite boîte magique. Il écrit alors des tonnes de sketches qu’il apporte fièrement à Ronnie Waldman, patron des divertissements à la BBC. Le courant passe entre les deux hommes et Benny se fait la main dans divers programmes, et gagne alors 300 livres par semaine avant de lancer en 1955 la première mouture du Benny Hill Show. Le programme mélange séquences enregistrées en public et parties filmées, avec déjà les germes du futur show en couleur. Présence féminine, tapotage de crâne (Jackie Wright est déjà de la partie) et hommage prononcé aux comiques US, Chaplin et Marx Brothers en tête, nombre de ses sketches étant visuels, empruntant au burlesque et à l’humour slapstick du début du siècle. Benny Hill est dans son élément, il a toujours détesté le théâtre ou les apparitions en direct qui le rendent nerveux. Il refusera d’ailleurs des dizaines d’invitations sur des plateaux célèbres (dont celui de Johnny Carson), par peur de se confronter à des éléments dont il ne maîtrise rien. Sur ses plateaux, il est le roi. Un des seuls humoristes d’ailleurs, qui ait le contrôle total de ses productions. Le Show, coécrit alors avec Dave Freeman, cartonne, mais s’expatrie sur ITV de 1957 à 1960, avant de revenir sur la BBC. Où Benny se paie une sitcom de 62 à 63, 19 épisodes dans lesquels il campe un personnage différent par semaine.

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Il cachetonne dans quelques publicités pour Schweppes ou de la margarine en 1960, avant de se voir proposer quelques rôles au cinéma, qui reste minimes, l’acteur n’ayant pas le temps, ni l’envie de s’investir ailleurs. On l’aperçoit dans « Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines » de Ken Annakin en 65, puis dans le musical « Chitty Chitty Bang Bang » en 68 et de manière plus surprenante dans « Pendez-les haut et court » de Ted Post où il croisera la silhouette de Clint Eastwood, qui se déclarera plus tard fan de l’humoriste ! En 69, il joue aux côtés de Michael Caine dans le film de braquage « The Italian Job », année érotique qui voit son show passer sur Thames Télévision pour la consécration que l’on sait. La télé est désormais en couleur depuis deux ans et chaque foyer possède bientôt la petite boîte à miracles. C’est le début du Benny Hill Show tel qu’on le connait et tel qu’on s’en souvient.

Et l’on comprend mieux aujourd’hui les recettes d’un succès universel, d’une réussite sans frontière, le programme reprenant les codes et les blagues visuelles hérités de l’époque slapstick du cinéma muet. On se gausse alors de ses mésaventures, de la vieille Europe en passant par l’Amérique puritaine ou le fin fond du Brésil. Des filles dénudées, des tartes à la crème, des chutes, des perruques, des poursuites et des coups dans les parties génitales : autant de gimmick vus et revus mais fonctionnant de manière imparable grâce à la bonhommie de son créateur. En 77 le show est regardé par 21 millions de personnes en Grande-Bretagne et si les jeunes pré-ados que nous sommes au début des années 80 (Benny Hill sera diffusé en France sur FR3 de 1980 à 2000 à 20h), apprécient autant, ce n’est pas tant pour son esprit burlesque que pour ses passages grivois qui enflamment nos sens alors peu irrigués par le déferlement d’images érotiques que l’on connait aujourd’hui. Pour le dire clairement, sous couvert de programme familial, on peut enfin apercevoir des fesses, des seins et des porte-jarretelles à la télé française, le dimanche soir, en ce moment béni que l’on vénère bien plus que le Jour du Seigneur !

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La sexualité, ou son absence, est d’ailleurs au cœur de la vie de Benny Hill, handicapé du sentiment et qui aborde toutes ses relations avec la maladresse d’un ado introverti. « J’ai un âge mental de 17 ans, bien loin des préoccupations du mariage. » dira-t-il souvent. S’il aime, comme beaucoup de gamins, se déguiser très tôt avec les affaires de sa mère, avec laquelle il vivra jusqu’à son décès en 76, Benny doit démentir une homosexualité que certains subodorent, étonnés qu’il n’ait pas de relations et de petites amies attitrées. Effrayé par un livre sur la sexualité, qui rendrait les gens mauvais, et qu’il a lu plus jeune, Hill développe des troubles face aux femmes, voyant le sexe à la fois comme un rêve impossible et un cauchemar, et vit ce sentiment de culpabilité et de saleté en évitant toute relation durable. Il préfère passer du temps avec deux filles handicapées qu’il visitera pendant 30 ans à l’hôpital, et se sent inapte au mariage suite aux refus brutaux de prétendantes dont il était plus jeune secrètement amoureux. Pourtant, malgré sa timidité maladive, il adore s’entourer de belles et jeunes filles. Et comme le décrit souvent la série, elles sont fraîches et pimpantes, contrairement aux épouses, qu’il représente grosses et acariâtres, pensant réellement que le mariage n’est pas loin de la peine de mort !

Son fameux harem des Hill’s Angels sera donc la caution sexy de son célèbre show, mené par la pétillante Sue Lipton. Benny Hill confiera même préférer les filles normalement constituée aux bimbos blondes à forte poitrine. Son aversion pour le sexe le conduira donc naturellement à quelques rencontres privées avec des filles très jeunes (mais consentantes), venant le soulager parfois dans son appartement, sans qu’il ne tente jamais rien de plus entreprenant. Son amour pour les prostituées se confirmera lors de quelques voyages, dans des villes choisies pour la bonne réputation des bordels locaux (Marseille, Hambourg, Tokyo ou Bangkok). Mais derrière son physique de chérubin et sa candeur affichée, Hill reste un grand enfant en quête de réconfort. D’ailleurs, la plupart du temps, dans ses courses poursuites avec ses girls, Benny Hill finit souvent seul, les filles préférant partir avec d’autres que lui. Il reste alors là, avec son regard de chien battu, comme le voyeur impuissant qu’il sera toute sa vie.

Mais le sexe n’est pas la seule problématique pour conquérir les filles. Hill développe depuis longtemps une boulimie qu’il vit mal et qui l’obligera au milieu des années 70 à prendre des amphétamines pour calmer sa frugalité. Il pèsera jusqu’à 105 kilos, flippant de finir comme son frère Leonard, qui meurt en pesant plus de 150 kilos ! Il développe alors une haine pour ce corps qui doit pourtant passer à la télé toutes les semaines. La seconde crise cardiaque et la thrombose coronarienne qui lui seront fatales en 92, découleront directement de sa boulimie. Il traine alors chez lui, dans des appartements quasi vide, devant sa télévision (qu’il loue), jetant ses papiers griffonnés et ses affaires par terre, tolérant quelque fois la présence d’une femme de ménage, qui ne doit toucher à rien. Même ses nombreux trophées sont empilés dans un simple carton. Il se complait dans ce confort spartiate et n’a pas de chauffeur, pas de jardinier, ni de garde du corps ou d’assistant pour gérer ses affaires. Il n’a d’ailleurs ni maison, ni voiture à lui. Et quand il doit faire réparer le toit de la demeure familial, il préfère déménager plutôt que de faire un chèque de 175 000 livres, alors qu’il est déjà millionnaire. Cette mesquinerie maladive se développe depuis plusieurs années déjà, et s’il oublie parfois de signer des chèques pour ses employés, il préfère marcher que de payer le taxi, et fait ses courses dans des supérettes locales où il achète des conserves périmées et des fruits pourris. Il change rarement d’habits et se complet dans une situation en total décalage avec son standing, lui qui aime les grands restaurants et la nourriture raffinée. Sa vision du partage et de la bonté humaine aurait été largement altérée par le comportement de son père et lorsque dans son enfance, une jeune fille aurait refusé de partager ses coquillages avec lui à la plage, pendant qu’une autre lui refusa un peu de barbe à papa ! Après le sexe, encore un traumatisme profond, indélébile.Difficile donc d’envisager le mariage avec un rapport à l’argent plus que délicat, lui qui emmena quelques une de ses conquêtes au self-service plutôt qu’au restaurant. Tout juste daigne-t-il se payer quelques voyages dans les villes citées plus haut pour y trouver du bon temps, où il part souvent avec un sac plastique comme seul bagage.

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En 1976, sa mère vient de mourir et alors qu’il se bourre d’amphétamines depuis des années pour calmer sa boulimie, on doit lui retirer un rein, suite à un problème de rétention d’eau du à son stress permanent. Le show cartonne sans que le grand public ne soit au courant de ses problèmes personnels, et il faut attendre 1985 pour que l’on commence à lui chercher des poux sur un contenu trop sexuellement explicite et qui commence à agacer les féministes et les ligues de vertus, qui trouvent l’émission dégradante.

Autres temps, autres mœurs. Dans la France d’Hara Kiri et du Petit Rapporteur, Benny Hill n’avait rien de choquant, et le sexisme ambient, la misogynie galopante et quelques accents étrangers n’ont rien de vraiment inapproprié dans une époque où Michel Leeb est une star. Alors qu’il apparait au sommet de sa gloire en Fred Scuttle dans le clip de Genesis « Anything she does » en 86, on lui reproche alors d’aller trop loin, le vénérable Cliff Richard claironnant même aux bonnes âmes qu’il n’y a aucune raison que l’on projette ce programme nauséabond dans les salles à manger anglaises ! Ben Elton, producteur et compositeur, ira même jusqu’à faire un parallèle entre le succès de Benny Hill et l’augmentation des agressions et des viols sur les femmes du pays. En 87, Colin Shaw, directeur du Broadcasting Standards Council demandera même à ce que l’artiste soit incarcéré ! Voilà. Tout ça pour un show alors bien anodin, et dont les hommes étaient plus souvent montrés en victimes qu’en héros. Peut-être pourra-t-on juste reprocher à son auteur de ne pas avoir su évoluer avec son temps et de devenir un peu ringard à l’approche des fatidiques années 90. Dans une époque aussi vulgaire que la notre, où les programmes télés abêtissants et bas du front nous servent des apprenties starlettes en bikinis à longueur de chaînes de la TNT, le candide Benny Hill semble aujourd’hui bien inoffensif.

En juin 89, alors que le show court depuis 20 ans (en plus de 14 ans sur la BBC) et que quelques millions de fans suivent encore Benny, le patron de Thames lui annonce brutalement son renvoi, traitant comme un moins que rien un homme qui vient de passer 38 ans de sa vie complètement dévoué à son art, la télévision. Sans sa seule raison de vivre, Benny Hill se laisse alors aller et développe des ulcères, des douleurs à la poitrine et des indigestions, tout en prenant du poids. En février 92 il refuse un pontage coronarien. Guère de temps après, une première crise cardiaque l’envoie à l’hôpital où un certain Michael Jackson vient lui rendre visite. Le 20 avril, la seconde lui sera fatale. Il a alors 68 ans. N’ayant rien anticipé, Benny Hill laisse plus de 8 millions de Livres que se partageront des neveux et nièces qu’il ne connait même pas. Persuadés que l’artiste est enterré avec des bijoux, des profanateurs ouvriront sa tombe un peu après ses funérailles. Une fin solitaire et glauque comme un résumé de sa vie hors des plateaux. Celui qui fut reçu par Charlie Chaplin dans sa résidence suisse de Vevey, en digne successeur burlesque qu’il fut, laissera par contre un héritage comique conséquent à tout un tas d’apprentis humoristes en culottes courtes. De son successeur dans le coeur des anglais, Mr Bean, aux excentricités de Sacha Baron Cohen ou Russell Brand, des costumes outranciers de Mike Myers dans Austin Powers aux délires queer des petits génies de Little Britain (Matt Lucas et David Walliams), Benny Hill (et son regard caméra complice et innocent) aura laissé des traces durables dans l’inconscient collectif et la pop culture du 20e siècle. On se souvient encore émus de sa galerie de personnages incroyables (de Fred Scuttle et son salut débile à la petite fille qui souffle sur des fleurs de pissenlits), de ses complices (le papi irlandais Jackie Wright et son crâne luisant, Bob Todd, abonné aux rôles de serveurs ou Henry McGee, qu’on apercevra aussi dans le Saint ou Chapeau Melon et Bottes de cuir), de ses parodies des feuilletons à la mode (Agence tous risques, Starsky et Hutch, Steve Austin ou Kojak), des rires enregistrés et des folles poursuites de fin de show au son du célèbre « Yakety Sax », composé en 63 par Boots Randolph, et qu’il imposera au monde entier, comme le « Mah na Mah na » du compositeur italien Piero Umiliani, également entendu dans le Muppet Show en 76!

Mais pour nous français, Benny Hill ne serait pas le Benny Hill qu’on connait, sans la voix de sa célèbre doublure locale : Roger Carel. Stars du doublage, cet autre héros d’enfance accompagnera nombre de nos programmes préférés. A lui seul il est la voix française (parmi des dizaines d’autres) de C3-PO, Kermit la grenouille, Woody Woodpecker, Capitaine Caverne, Mister Magoo et de la série Il Etait une fois l’Homme…quand il ne joue pas des personnages pour Hanna Barbera, dans tous les longs métrages Disney ou ne double pas Peter Sellers, Jack Lemmon ou Jerry Lewis ! L’alter ego idéal à son modèle, d’un timbre de voix similaire et qui s’amusait comme un gosse avec toutes ces imitations grossières et ces accents que l’on taxerait de racistes aujourd’hui. Les deux hommes se rencontreront enfin lors d’une émission spéciale sur FR3 diffusée le 22 janvier 92. Benny Hill confiera d’ailleurs à Carel (qui aura 90 ans cette année !) avoir des envies pour de nouveaux shows aux USA. Ironie du sort, il avait reçu le jour de sa mort un contrat de Central Independant Television (devenu ITV) pour un nouveau projet. La lettre fut retrouvée à côté de son corps sans vie. On ne saura jamais si Benny Hill avait encore des choses à dire pour nous faire rire, s’il avait évolué dans son humour, la seule chose qui le maintenait en vie et le protégeait des agressions extérieures, mais avant tout de lui-même. Ce petit homme timide et rondouillard, innocent et naïf, et dont le show fut la parfaite métaphore de sa vie : une course effrénée après quelques jolies filles qu’il ne réussira jamais à attraper.

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Marcel Gotlib (1934-2016)

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2016 : génicide !

Après Bowie, Prince, Leonard Cohen, Michael Cimino, Alan Vega, Mohamed Ali ou Johan Cruyff, la grande faucheuse a  encore emporté un génie qui avait su révolutionner son art. Créateur de Fluide Glacial, de Super-Dupont, Gai Luron, des Dingo Dossiers ou de Rubrique-à-Brac, Gotlib avait su intégrer l’humour absurde des Monty Python et des pensées philoso-comiques à la Woody Allen à des planches cultivées et riches en caricatures jubilatoires. Après Cabu, Charb et les autres sacrifiés de Charlie Hebdo en 2015, Siné, le dissident cette année, la BD et l’humour sans limite viennent de perdre un de leurs plus grands représentants.

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10 questions pour changer le monde avec JULIEN SANTINI

santini-web-61Humoriste, auteur de pièces (Arnakipik), Julien Santini est un comédien singulier et attachant comme on en rencontre peu sur les scènes françaises. Il continue de promener son personnage de Droopy un peu engoncé un peu partout, et alors qu’il sera à La Ricane à St Etienne les 4, 5 11 et 12 novembre, il a pris le temps de répondre à 10 questions cruciales.

1/ Le monde va super mal et Julien Santini s’amuse…Pourquoi ?

C’est le seul moyen de le sauver.

2/ Où étais-tu en ce beau jour de 78 quand le SC Bastia était en finale de l’UEFA contre Eindhoven avec Papi, Orlanducci, Johnny Rep et Jean-François Larios ?

Mes parents étaient en train de faire l’amour, ils hésitaient entre mon frère et moi. Ils étaient à un moment crucial mais ils n’étaient pas encore prêts. Ils ont choisi mon frère qui est né peu de temps après. Le plus beau, c’est que Claude Papi a été son parrain.

3/ Que pourrais-tu apporter de plus à l’OL par rapport à Jacques Santini ?

Déjà, un débit de parole plus rapide, une psycho motricité supérieure également. Plus sérieusement, beaucoup de lyonnais me parlent de lui et l’aiment bien. Perso, ça me fait plaisir, je n’ai par contre jamais dit qu’il était mon oncle, je déteste les privilèges. C’est mon côté ouvrier et populaire.

4/ Tu revendiques tes origines corses, mais quand on tape célébrités corses dans Wikipedia, ton nom n’y figure pas, alors que Baptiste Giabiconi oui. Donc soit tu es mytho, soit Wikipedia doit être sérieusement mis à jour…

J’ai toujours dit que j’étais né à Bastia et que j’avais vécu là bas 17 ans. La vérité, c’est que c’est faux. Je suis né à Belfast aux heures sombres de l’IRA. Mon père était co-scénariste du film « Au nom du père ». A l’époque c’était trop bizarre, on pouvait voir débarquer Daniel Day-Lewis en calbut et en train de fumer une clope pendant que ma mère nous faisait des tartines. C’était vraiment n’importe quoi mais j’ai beaucoup appris de cette période. Surtout le maniement des armes, ce qui m’a fait un point commun avec la Corse , d’ailleurs, que j’ai visitée une fois et qui est très belle.

5/ Dans cette société ultra connectée 2.0, ton personnage semble encore aimer le karaoké et les boîtes de striptease. Peut-on le qualifier de dernier grand romantique ?

Il n’ y a que des esprits fins comme le tien qui peuvent voir çà et ont tout compris avant tout le monde. Oui, je suis définitivement le dernier grand romantique.

6/ On dit de ton personnage scénique qu’il est un loser sympathique. C’est mieux qu’un winner pathétique ?

Carrément. Après, on ne va pas se mentir. Dans la vraie vie, je réussis pratiquement tout ce que j’entreprends

7/ On peut donc être fonctionnaire et drôle ?

J’en suis la preuve vivante. Après, je suis une exception ou quelqu’un d’exceptionnel, j’ai pas encore tranché.

8/ Tu préfères perdre ton indépendance ou tes cheveux ?

Mes cheveux. C’est vrai que j’ai pas mal de chance de les avoir mais l’indépendance est bien plus importante.

9/Fans de Droopy et Michel Fourniret, les enfants adorent-ils aussi Bibou le Pervers, ton personnage le plus extrême ?

Je pense qu’ils l’aiment et que quelque part, ils le provoquent un peu en riant. Donc après, faut pas s’étonner non plus. Enfin, je pense. Ou alors, ils n’ont qu’à pas rire.

10/ Comment vois-tu l’avenir une fois Donald Trump et Emmanuel Macron élus ?

Je pense que quoi qu’on en dise, les deux s’aiment bien et ont un respect mutuel. L’avenir sera sombre mais tant que des gens viendront voir mon spectacle, je me foutrai éperdument du monde dans lequel on vit. L’essentiel est que je sois heureux et que le monde y contribue.

Extrait du spectacle Julien Santini s’amuse

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10 questions pour changer le monde avec GUILLERMO GUIZ

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Interview diffusée sur le site torrefacteur.com

Après une tournée des comedy club français cet été et quelques prix glanés ça et là, l’humoriste belge Guillermo Guiz débarque chez Nagui le vendredi matin (France inter) et investit la scène du Point Virgule à partir du 5 octobre, tous les mercredis à 21h15. Avant ça il a pris le temps de répondre à une poignée de questions cruciales.

Guillermo Guiz a un bon fond, d’accord, mais la forme tu en fais quoi, dans ce monde qui ne jure que par l’apparence ?

Si par forme, tu entends la manière dont je me présente au monde, je te dirais que ça dépend, je suis très changeant par rapport à ça, j’essaie d’avoir du style un jour, le suivant je m’en branle. Plus je vieillis, moins c’est important, mais j’essaie quand même d’être propre en public le plus souvent possible… Le jour où je serai célibataire, si ça arrive (ce que je ne souhaite pas), j’imagine que je serai plus à fond dans ce genre de questions. Et je te sens déçu de ma réponse.

Tu es belge, tu prends un pseudo espagnol et tu viens piquer le travail des humoristes français ? C’est ça ta vision de l’Europe ?

Mais oui, je suis né du bon côté de la mondialisation, j’ai bien l’intention d’aller au bout du délire. Après je volerai vos femmes et vos enfants. Je vous laisserai vos Citroen Berlingo.

Les mauvaises langues disent qu’être belge, c’est déjà drôle en soi…

Oui, si on considère que quelque chose peut être drôle pendant 40 ans d’affilée sans jamais s’essouffler. La Belgique, c’est comme ma femme, j’aime bien la critiquer moi, mais ça m’emmerde que les autres le fassent, spécialement les Français –qui ont déjà tiré sur cette corde pendant longtemps. Après, j’admets qu’on a d’énormes spécimens de cons chez nous. Mais j’ai la chance d’aller quelques fois en France en ce moment, et on sent quand même une vraie proximité géographique à ce niveau.

Qu’est-ce qui te fait rire en France qui ne te fait pas rire en Belgique par exemple ?

Le Gorafi, en France, je considère que c’est ce qui se fait de plus drôle en ce moment. J’ignore comment ils font pour être aussi bons, aussi souvent. C’est un mystère, je crois qu’ils ont inventé un robot ultime de l’humour. On a un équivalent belge très populaire, et même s’ils ont quelques fulgurances par ci par là, c’est dur d’être au niveau.

Les diablotins belges ont paru encore plus prétentieux et sûrs d’eux que nos bleus à l’Euro, alors qu’ils étaient favoris. Faut quand même le faire non ?

Oui, ce qui est normal, les diablotins, c’est l’équipe des Espoirs. Les Diables, ça c’est la vraie équipe. Et oui, je pense qu’ils ont pris la grosse tête, ce qui est normal. Si je jouais à Chelsea ou au Barça, je me la pèterais vraisemblablement.

Mais moi, tant qu’on se fait défoncer, j’ai la chance d’espérer qu’on fasse mieux au prochain tournoi. Et l’espoir fait vivre. Vous, dans vos cœurs de gagnants, vous déjà un peu morts.

De toute façon, je ne suis pas patriote.

On t’a aperçu à l’Olympia au spectacle de Louis CK. Pourquoi les américains sont-ils si forts en stand up alors qu’en France ça peut vite être pathétique ?

Doit y avoir 1000 raisons. C’est une culture depuis 50 ans là-bas, ça l’est depuis 10 ans ici. Y’a cinq fois plus d’habitants aussi, donc cinq fois plus de potentiel : le meilleur de 300 millions d’habitants, il a statistiquement toutes les chances d’être meilleur que le meilleur de 60 millions d’habitants. Mais c’est un argument à la con. Je crois que les meilleurs aux States ont 45 ans. Ils ont vécu des trucs et tapent leurs tripes sur la table, réfléchissent plus loin. Après, je suppose que si tu vas aux States, tu vas croiser des tas de gens qui te feront pas rire, ou qui ne te surprendront pas. Ici, au plus le genre va se populariser, au plus les stand-uppers vont vieillir, au plus y’aura de la qualité.

Extrait du spectacle Guillermo Guiz a un bon fond

Tu parles beaucoup de racisme, de pédophilie ou de prostitution et si l’on sent une vrai connaissance et une certaine tendresse pour tous ces sujets, jusqu’où peut-on aller trop loin ?

Quelle bien vilaine question dis ! Aller trop loin, c’est légitimer les trucs en les banalisant, ce que je ne pense pas faire. J’essaie de ne pas rire des victimes, mais de l’absurdité intrinsèque de ces comportements (la prostitution est un autre problème) qui me posent des milliers de questions. Mais c’est évidemment tarte à la crème de dire : le racisme, c’est mal. Donc j’essaie de trouver des angles qui permettent aux gens de rigoler avec un nouvel éclairage sur la question. Ce que je parviens à faire ou pas, en fonction. Je considère vraiment que le racisme, qui est l’une des béquilles du capitalisme, est à l’origine de la situation merdique dans laquelle on patauge en ce moment.

Le cinéma belge a cette noirceur et ce ton décalé que l’on adore depuis « C’est arrivé près de chez vous », (Les Convoyeurs attendent, Au nom du fils, Les Ardennes, Belgica, Calvaire, Bullhead, La Merditude des choses, Eldorado, Panique au village), nous qui sommes très sérieux depuis la Nouvelle Vague. Quelles sont tes aspirations à devenir comédien, comme 90% de nos comiques, et tes inspirations cinéphiles ?

Je suis assez cinéphile, j’ai étudié un moment le cinéma, mais y’a 50% des films que tu cites que je n’ai pas vus. J’adore le cinéma de Felix Van Groeningen, j’ai beaucoup de respect pour Bouli Lanners, et Poelvoorde est un génie. Pareil pour François Damiens. Mais moi, je suis un comédien de merde, j’ai envie de crever chaque fois que je m’entends jouer. Donc à moins d’un gros retournement de situation, tu ne devras jamais endurer ma tronche au cinéma.

Les gens ont parfois tendance à oublier que tu étais journaliste avant. Tu as fait de la radio et là tu arrives chez Nagui sur Inter, qui embauche déjà beaucoup trop de chroniqueurs belges. Quel est donc votre secret pour parler aussi bien de la France, pays qui vous a longtemps méprisés ?

Ben c’était l’objet d’une vanne dans ma première chronique, qui n’est d’ailleurs pas passée du tout. J’ai évoqué le point Linda Lemay pour mon arrivée, le moment où l’immigration artistique commence à casser les couilles à tout le monde. Et franchement, je ne sais pas si « on » parle bien de la France, parce que je n’ai pas spécialement l’impression d’en parler bien. Et je n’ai pas l’intention, chez Nagui, d’arriver en mode : « Oh, vous les Français, vous faites ça et ça, alors que nous, les Belges, on fait ça ou ça. Et on est quand même moins cons que vous. » En fait, pour te dire la vérité, je ne sais pas ce que je vais raconter chez Nagui. Mais je peux dire « bite » sur antenne, ce qui est déjà une victoire en soi.

Demain matin, Marine Le Pen et Donald Trump sont élus… Tous ceux qui ont vu Idiocracy (Mike Judge, 2006) savent ce qui va se passer. Toi, tu fais quoi pour survivre?

Ben moi je vis en Belgique où la droite dure est partiellement au pouvoir. Si je me lève assez tôt pour me battre, je le ferai, sinon je continuerai à vivre ma vie d’hétérosexuel blanc, à profiter des bien-faits du système tout en m’offusquant un peu de temps en temps, et en me disant que tout ceci est quand même très injuste. Après, si les gens opprimés sous Le Pen ou sous Trump commencent à se bouger, il n’est pas impossible que je me bouge aussi, dans mon coin, entre deux vidéos Youporn. De toute façon, Le Pen ou Trump ne changeront jamais notre condition métaphysique, et jusqu’à ma mort, c’est cette question-là qui me taraudera.

Question bonus : ton look grunge laisse présager un certain goût pour la musique, quelle est donc ta playlist idéale et quels sont les groupes belges qu’il faut à tout prix connaître, en plus de Jacques Brel et de Warhaus, dont le dernier album est magnifique ?

C’est une bonne et une mauvaise intuition. Je suis dingue de musique, au sens où je ne sors jamais dans la rue sans mes écouteurs, mais je ne suis pas un découvreur. J’ai fait une playlist sur Spotify de mes chansons préférées, que j’écoute en boucle, et j’y ajoute de temps à autre de nouveaux trucs. Au niveau des groupes belges, je suis la moins bonne personne à interroger. dEUS m’a fait bander pendant des années, mais j’ai lâché l’affaire. Zop Hopop, Zita Zwoon, Soulwax, Dead Man Ray, y’avait des trucs géniaux. Mais moi je suis très house en fait, en tant que clubbeur invétéré. Mon pote Simon LeSaint sort un truc là, sinon y’a Aeroplane et des gens comme ça que j’aime bien. Et je sens que tu es déçu. Mais tant pis pour toi fieu, comme on dis chez nous.

Zach Galifianakis : En Roux Libre.

Article écrit pour le magazine Rockyrama Spécial Humour US (août 2016. En Kiosques)

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Il y a d’abord ce patronyme, que l’intéressé lui-même prononce souvent mal, des racines grecques assumées au détriment du sex-appeal et de la facilité (a contrario de son collègue Louis Szekely devenu C.K pour les intimes) qui font du comédien une espèce plutôt rare au pays des apparences. Et depuis un peu plus de 10 ans et le renouveau de la comédie US via le gang d’Apatow, Galifianakis est certainement avec Danny McBride ( Eastbound & Down, Les Femmes de ses rêves, This is the end…) ou Nick Offerman (Parks & Recreation, 21 Jump Street, Les Miller…) avec qui on le confond parfois, l’un des comédiens les plus singuliers de cette génération, capable de jouer les beaufs comme les inadaptés ou les psychopathes avec une aisance jubilatoire. Mais pour l’heure, après 20 ans de carrière, il reste en France le ‘’barbu’’ de Very Bad Trip. Une anomalie à corriger au plus vite.

Si la carrière de l’individu commence en 96, comme souvent par une poignée de petits rôles alimentaires pour payer les factures, les choses sérieuses débutent pour lui en 2007 lorsque Sean Penn lui confie un rôle dans son remarqué Into The Wild, avant de le voir en bon copain dans la charmante comédie Jackpot (Tom Vaughan, 2008), déjà une histoire de mariage qui tourne mal à Las Vegas. Beaucoup de films dans lesquels ils tournent ne sortant même pas chez nous, on l’aperçoit de temps en temps au détour de quelques œuvres attachantes : In the Air de Jason Reitman ou Be Bad (Youth in Revolt de Miguel Arteta) en 2009, sans parler du chef d’œuvre d’humour ‘’what the fuck’’ Tim and Eric ‘s Billion Dollar Movie ( 2012) où il campe un prof de yoga portant costume indien et catogan.

Mais il y a parfois des rôles trop lourds à porter, de ceux qui vous collent à la peau toute une carrière et ne vous laissent que peu d’espace pour vous exprimer ailleurs. Depuis qu’il a joué le bipolaire Alan dans le succès surprise de 2009, Very Bad Trip (Todd Phillips), Zach Galifianakis semblent un peu abonné au registre du gentil bêta au grand cœur, mais qui peut péter un câble ou décapiter une girafe à n’importe quel moment. Un personnage borderline que l’on retrouve notamment dans The Dinner en 2010 (adaptation moyenne du Dîner de cons par Jay Roach), Date Limite (toujours Todd Phillips pour patienter entre deux Very Bad…) ou Are You Here film inédit de 2014 (par le créateur de Mad Men, Matthew Weiner)… A chaque fois, un personnage fragile, limite dangereux et que sa bonhommie rend encore plus inquiétant. Véritable révélation comique des trois épisodes de Very Bad Trip, l’acteur attend pourtant toujours son grand rôle principal, celui qui pourrait asseoir définitivement son aura, à l’instar d’un Will Ferrell, à qui il donne brillamment la réplique dans Moi, Député (The Campaign, Jay Roach, 2012) ou d’un Steve Carrell qu’il croise sur The Dinner. Mais pas sûr qu’Hollywood soit encore prêt à confier un film à un gros roux instable et dépressif (coucou Louis C.K !).

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C’est donc dans les marges qu’il faut chercher tout ce qui fait la sève du talent de Galifianakis, comédien lunaire qui se voudrait à la fois clown blanc et auguste. Et c’est d’ailleurs de cette double –personnalité qu’il va jouer dans ses projets les plus personnels. En 2006, son premier one man show sur la scène du Purple Onion se transforme en un happening déjanté où il écluse des bières, joue du piano en récitant des aphorismes tous plus drôles les uns que les autres, fait intervenir une chorale d’enfants, s’allonge par terre ou déambule, l’œil torve, pour taquiner son public inquiet, mais hilare. Le show est filmé, les caméras devenant des complices de jeu et dans une autre partie montée en parallèle, un journaliste interview son ’’frère’’ jumeau, Seth Galifianakis, joué par lui-même et encore plus inquiétant que l’original ! Voilà donc où se situe l’humour du garçon, entre moments de gêne, saillies absurdes et questionnement identitaire. Pas étonnant que l’on retrouve alors ces thématiques en 2016 dans un projet de série assez personnel, Baskets, dont il eu l’idée avec un autre professionnel de l’humour décalé et malsain : Louis C.K. Diffusé sur FX, la série raconte l’histoire de Chip Baskets, qui se voyait devenir clown mais doit finir par animer les rodéos de son bled de bouseux. Galifianakis y joue également son frère jumeau, Dale, celui qui a réussit et passe à la télé dans des pubs TV sinistres. Un univers particulier, à l’humour glauque et vachard, où sa propre mère est jouée par un homme (épatant Louie Anderson) et la loose le principal moteur de son personnage principal. Le genre de série qui ne peut laisser personne indifférent, et qui vient d’être renouvelée pour une 2e saison. En 2009, et pendant 3 saisons, on s’était déjà enthousiasmé pour Bored To Death (HBO), autre série au rythme étrange où Zach jouait Ray Hueston un dessinateur de comics enfumé, qui donne son sperme à des couples de lesbiennes et dont les héros peuvent se battre avec leurs sexes gigantesques !

Zach Galifianakis, Archival pigment print, Martin Schoeller Portrait, Hasted Kraeutler Gallery, NYC

Enfin, c’est sur le net, et le merveilleux site Funny Or Die (crée par Will Ferrell et Adam Mc Kay) que le génie de Galifianakis s’est définitivement imposé. Depuis 2008, son émission Between 2 Ferns (Entre 2 Fougères) est devenu un moment vénéré par des millions d’américains (ils seront 15 millions à regarder l’épisode avec Justin Bieber!). Avec sa décontraction légendaire et son air débonnaire, Zach y interroge le gratin de la pop culture américaine (Sean Penn, Bruce Willis, Ben Stiller, Charlize Theron…) à grand renfort de questions absconses ou irrévérencieuses. Il fait jouer Arcade Fire pendant une interview de Samuel L. Jackson, roule une pelle à Will Ferrell, mange le chewing-gum de Brad Pitt pendant que Louis C.K les interrompt pour faire un sketch…Il se paie même Barack Obama avec un aplomb sidérant et ose avec Natalie Portman un définitif : « You shaved your head for V for Vendetta, do you also shaved for V for Vagina ? ». Voilà. Il récoltera avec ça 2 Emmy Awards, pas volés…

Joueur, jamais là où l’attend, Zach mettra également son talent vocal au service des Muppets ou du Chat Potté en 2011 avant d’être la voix du Joker dans le prochain Lego Batman. En 2014, il avait perdu des dizaines de kilos pour apparaître dans l’Oscarisé Birdman d’Inarritu, montrant s’il en était besoin qu’il est un ‘’acteur ‘’ avant d’être le comique de service. Même s’il reviendra en novembre dans deux comédies : Masterminds (Les Cerveaux) du barré Jared Hess (Napoléon Dynamite) où il retrouvera Owen Wilson, ou dans le nouveau Greg Mottola (Super Grave), Keeping Up With The Joneses. En attendant il jouera en costume dans Tulip Fever, de Justin Chadwick aux côtés de Christoph Waltz et Alicia Vikander. A 47 ans, Zach Galifianakis n’a pas encore exprimé toute l’étendue de son talent, ni imposé son nom au monde entier. Dans un univers médiatique à l’humour de plus en plus standardisé, il serait grand temps d’accueillir ce clown triste avec tambour et trompettes. Et tant mieux s’il ne fait pas rire les enfants.

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La relève : Guillermo Guiz

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La coolitude est sûrement ce petit plus qui différencie les artistes belges des artistes français. Que ce soit en musique, cinéma ou stand-up, nos voisins d’Outre-Quiévrain affichent souvent cette décontraction potache qui leur évite de se la raconter plus que nécessaire. Longtemps moqués pour leur soi-disant bêtise, André Lamy, Tatayet ou leur amour des frites, il semblerait qu’une nouvelle génération ait réussi à renverser cette tendance très eighties à se foutre de leur gueule, en imposant leur humour et leur drôlerie à notre pays de snob, pendant que nos propres comiques s’embourgeoisaient au cinéma. Depuis « C’est arrivé près de chez vous » en 92, en passant par Dikkenek, les joutes verbales de Stephane De Groodt et les caméras cachées déjantées de François Damiens, le Belgique trône tout en haut de nos références en terme de blagues et de liberté de penser. Pas un hasard donc si les nouveaux noms à suivre à la radio ou sur les scènes de café-théâtre d’ici se nomme Walter, Laura Laune, Alex Vizorek, Charline Vanhoenacker, Nawell Madani ou Guillermo Guiz.

Et prendre un pseudo hispanisant alors que l’on a un nom de serial-killer belge (Guy Verstraeten), n’est-il pas déjà une belle forme d’auto-dérision ? Guillermo Guiz en joue d’ailleurs, comme de son passé familial, de sa jeunesse dans les banlieues difficiles de Bruxelles où, si l’on n’est pas assez bon pour jouer au club de foot d’Anderlecht, on a le choix entre devenir terroriste ou pédophile, ces deux petites fiertés locales qui ont remis le pays au coeur des conversations. Mais lui s’en est sorti. La preuve, il vient en parler devant nous, avec talent et désinvolture. Décontracté du gland…Micro à la main, à la Louis C.K, modèle avoué de ce trentenaire qui appelle un chat un chat et parle de sa bite avec le plus grand naturel. Il aime le sexe, les petits plaisirs et les femmes, sans qui ce monde serait aussi glauque… qu’une banlieue bruxelloise. Une pincée de racisme, un passage psy, quelques réflexions croustillantes sur le viol ou la zoophilie, on est en terrain connu, mais c’est jouissif, vivifiant, le naturel du garçon emportant le morceau haut la main. Et si l’on ne sait toujours pas faire la distinction entre un diable rouge et un flamand rose, il va falloir apprendre à s’habituer ici à l’humour belge, dont Guillermo Guiz est l’un des meilleurs représentants. Sans blaguer.

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