Paradis Perdus

Cher monde moderne,

Je t ‘écris d’un endroit idyllique, en employant ce mot avec toute la mesure qu’il faut, car j’ai comme l’impression que cet adjectif collé à une partie géographique de cette planète va bientôt devenir obsolète.  Le tourisme et la déforestation sont passés par là. Ici l’eau est transparente et bonne, comme les starlettes de télé réalité, les plages peu encombrées de toute la beaufitude crade qui fait le charme estival de la Côte d’Azur. J’ai toujours préféré les journées golden shower dans les clubs spécialisés aux journées baignades sur une plage bondée du Lavandou à me faire pisser dessus par des enfants rougeauds et mal élevés. Et les piqures de moustiques restent toujours plus naturelles et appréciables que les mycoses partagées avec des centaines de touristes du nord de la France.

Ici je n’entends pas la terre qui gronde, je ne vois plus le monde qui brûle dans l’indifférence feutrée de ceux qui ont déjà tout donné pour Notre Dame, mais qui iront quand même chez Ikea acheter des meubles pour la rentrée, et continueront d’acheter des gourmandises gavées à l’huile de palme pour rassasier leurs gosses boudinés. J’ai comme l’impression qu’il faut que je m’imprègne de ce silence, de ces couchers de soleil, qui, même s’ils ne sont pas spectaculaires, suffisent à nous rappeler combien cette formidable mécanique terrestre est précieuse autant que fragile. Le bruit des vagues plutôt que celui des trottinettes qu’on abandonne sur un trottoir, juste sous vos fenêtres, le son du vent dans les lauriers roses plutôt que celui des klaxons de citadins pressés d’aller récupérer leur McDo. C’est marrant mais voilà plus de trente ans que je viens par ici, et je n’avais jamais ressenti cette nécessité, de ressentir les choses, de prendre le temps d’apprécier cet environnement unique. Peut-être parce qu’il n’y avait pas urgence il y a encore quelques années. Tout était normal.

Sur la terrasse on a déjà vu passer un renard malicieux, une belette mutine, un crapaud badin et un campagnol coquin. Les sangliers rôdent en bas du jardin, j’ai cru en entendre  un l’autre jour, mais c’était maman qui ronflait dans le hamac.

On voit même les étoiles d’ici. Les lumières de la ville ont tué l’essentiel. Ce grand tout cosmique dont on fait partie et d’où l’humanité est partie, n’en déplaise à Nadine Morano. C’est bouleversant, et l’on se sent tellement peu important en rapport à cette immensité, que tout devrait paraître dérisoire. Mais l’on continue à penser tenacement à ce dossier à boucler à la rentrée avec un client qu’on déteste, on ne peut oublier la hausse du prix du gaz et le début de saison catastrophique de l’OM. Peut-être que de là-haut certains nous regardent en se foutant de notre gueule, d’autres prient pour qu’on ne les trouve jamais. Si seulement on pouvait déjà apprendre ici bas avant d’espérer coloniser d’autres planètes qui ne méritent pas notre sort.

L’être humain est tellement bête. Avant il savait qu’il était con et ignorant alors il s’inventait des dieux et des démons pour expliquer ses peurs ou ses questionnements, il prenait des leaders politiques instruits, capables de prendre les bonnes décisions pour mener la masse de gens encore plus cons que lui vers la félicité. Il obéissait et il partait faire la guerre pour défendre « sa » patrie et montrer qu’il en avait dans le ventre.  Mais ca finissait souvent hors de son ventre, les glaives ou les baïonnettes laissant des plaies approximatives même dans le cuir des plus endurcis…Puis un jour, avec l’arrivée d’internet et de la 3G dans le monde moderne, les leaders politiques et médiatiques sont devenus encore plus bêtes, incultes et stupides que la majorité des abrutis qui votaient pour eux en silence sans se poser de questions depuis l’invention de la démocratie. Et là, c’est parti en couilles je crois. Le monde serait mieux géré par des enfants de 8 ans je pense, parce qu’à cet âge là ils ont encore un regard pur et naïf sur l’existence. Bolsonaro est con comme la bite de Donald Trump. Mais ces gens là ont la destinée de la Terre entre leurs mains sales. Le problème n’est alors pas de savoir si l’on doit trier ses déchets ou acheter une Toyota électrique, mais bien si l’on peut continuer à élire des débiles mentaux pour sauver encore ce qui peut l’être.

Nous les quarantenaires, nous disparaitrons au bon moment, quand la politique sera aux mains d’Hanouna et la culture dans celles de Disney. Quand on voit comment ont terminé Britney Spears, Miley Cyrus ou Selena Gomez, posez-vous un peu les bonnes questions sur l’avenir de vos enfants, élevés au cœur de la bête. Netflix, Google, Facebook, Instagram, Tik Tok, Amazon. La culture 3.0 ressemblera donc à ça ? Ou pire, on n’est jamais à l’abri d’un nouveau délire commercial ou marketing.

En écrivant ces lignes j’écoute l’album de Purple Mountains en regardant tomber la nuit sur la garrigue silencieuse. Son leader, David Berman, s’est donné la mort quelques semaines après la sortie de cet album revigorant. Il faisait pourtant partie de ces génies incompris de la musique moderne, trop fragiles pour rester encore un peu parmi nous…Sa voix me glace malgré la chaleur ambiante. J’essaie de comprendre. Mais la mort par suicide, c’est comme le pouce à la récré pour ne pas se faire casser la gueule, c’est comme les arrêts maladies pour ne pas se faire casser les couilles au boulot, c’est un petit peu le joker facile pour s’échapper. Et je pense à mon père, qui n’aura jamais vu ce paysage idyllique. Si seulement on pouvait savoir s’il y a autre chose qui mérite plus de combat que cette vie terrestre à laquelle l’être humain ne semble encore pas à la hauteur.

Je viens de voir une étoile filante. J’ai fait un voeu.

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